Rencontrer les Vénus paléolithiques

 

C’est dans les musées et les centres de recherche que je trouve mon matériel d’étude, que je scrute de près, en clair-obscur, comme si ces restes de vie avaient un message à me transmettre, un secret à me révéler, un récit de leur vie à me raconter.

Le petit espace dans lequel je travaille, au cœur des réserves, la semi-obscurité, le contraste avec la partie éclairée de l’objet, concourent à renforcer le sentiment de mener une investigation, à l’instar des chercheurs, mais dans un autre registre.

Le face à face avec les petites statuettes sculptées il y a 25 OOO ou 30 000 ans fut une vraie rencontre.

Dans la solitude des réserves du Musée de l’Homme ou du Musée d’Archéologie Nationale les Vénus Paléolithiques m’ont donné l’impression qu’elles étaient incarnées.

Dans le silence et l’obscurité ambiante, elles m’ont inspiré l’idée de les mettre en scène pour aller puiser en elles attitudes, postures et sentiments qui les relient à ce que nous sommes aujourd’hui.

 

J’ai construit une histoire en me remémorant, au fil des images, un conte, un poème, une expression de langage,… chacune, à sa manière a pu servir de support, de modèle docile et silencieux, mais tellement expressif.

Les photochorégraphies assemblent des photographies de Vénus sans les modifier. Le résultat articule les origines de l’art et les origines de la photographie du mouvement, donnant une deuxième vie aux figurines.

 

Images de la maternité accompagnant la vie des femmes pour les préparer à l’accouchement ou symboles d’une Déesse mère dans une religion primordiale, les Vénus gardent leur secret et leur mystère, mais amènent à la réflexion sur le sacré. 

Claire Artemyz

Le point de vue de Jean-Paul Jouary

Révéler « la quintessence des formes féminines » (Picasso)

Grâce aux préhistoriens, nous parvenons à retrouver quelques traces de ce que nos ancêtres lointains ont pu produire comme outils, parures et bijoux, œuvres d’art. Grâce à eux, notre réflexion sur ce que nous sommes peut se nourrir de ces vestiges que l’on parvient à dater, mesurer, situer dans l’espace et dans le temps. Ils nous apportent un point de vue rigoureusement scientifique sans lequel à leur sujet nous pourrions dire tout et n’importe quoi. C’est ainsi que notre connaissance avance, de façon fragile, hésitante, incertaine, toujours relative au cadre restreint de ce que l’on sait déjà et des constructions théoriques que nous nous risquons d’entreprendre. Les préhistoriens de diverses disciplines nous apprennent ainsi, par exemple, quand une peinture a été réalisée, avec quels pigments et selon quelles techniques. Et il en va de même pour les petites statuettes féminines que les homo sapiens sapiens ont sculptées dans l’ivoire, le bois ou la pierre. On en trouve aux quatre coins de la planète, avec quelques constantes stylistiques qui en disent long sur l’unité de notre espèce et sur l’universalité de sa vie mentale. Ces petites « Vénus », comme on les appelle, sont mesurées, photographiées, datées. Elles témoignent d’une grande habileté technique et aussi de représentations de la femme paléolithique dont on ne finira jamais de confronter les interprétations quand à leur sens. Une chose cependant doit être ajoutée, que l’analyse strictement archéologique ne peut fournir : ces œuvres manifestent un souci proprement esthétique, artistique, que l’on retrouve et ressent aussi bien dans les peintures que dans les gravures et les sculptures. Elles présentent des styles, des conventions, une créativité et une singularité qui sont le propre de toutes les périodes de l’histoire de l’art. Qui oserait affirmer qu’un Monet ou un Bellini, un Picasso ou un Cézanne, un Camille Claudel ou un Michel-Ange ne sont que des matières colorantes déposées sur la toile ou des formes minérales formées avec tel ou tel outil ? Il y a dans toute œuvre d’art l’expression d’un vécu, d’un ressenti subjectif, d’un plaisir spécifique qui dépassent toujours la stricte singularité de son auteur et de son spectateur. Si certaines de ces œuvres survivent aux siècles et débordent le contexte culturel qui les a suscitées, c’est bien qu’on y perçoit quelque chose d’universel qui façonne notre regard et nos sentiments.

 

Les œuvres qui nous viennent du paléolithique supérieur inaugurent cette histoire de l’art et nous invitent à les regarder ainsi. Bien sûr, on y a accès par des photographies qui permettent de les percevoir en tant qu’objets déterminés, telles qu’on les a découvertes. Pourtant, on se tromperait à croire que ces représentations épuisent leur réalité. Leur dimension proprement artistique ne peut être saisie que par un regard proprement esthétique. Voir les pommes et les oranges de Cézanne, ce n’est pas les regarder comme sur un étal de marché, éventuellement avec le désir de les manger. C’est jouir de la façon propre à Cézanne de les figurer. Elles ne sont pour lui que des prétextes à peindre. Pourtant, lorsque nous voyons ces fruits sur une petite table ronde, que nous le voulions ou non, nous cherchons le côté Cézanne ou le côté Matisse, et ce sont eux qui finalement nous apprennent à les voir vraiment.

 

Il en va de même pour les œuvres d’art préhistoriques. Picasso, Miro, Klee, Kandinsky, Brassaï, Tal Coat, Dubuffet, Henry Moore, Soulages, Louise Bourgeois, Tapiès, Ana Mendieta, Vincent Corpet, Miquel Barcelo, Niki de Saint-Phalle et des dizaines d’autres, en puisant dans les œuvres d’art paléolithiques une part de leur inspiration, instruisent le regard que nous pouvons porter sur elles. En ce sens, les artistes modernes et contemporains contribuent à la connaissance de l’art préhistorique. Ils ne le font pas comme les préhistoriens soucieux de cerner ce qu’il y a d’objectif dans les œuvres, mais comme des artistes cannibalisant d’autres artistes, faisant œuvre créatrice à partir de créations antérieures.

 

Claire Artemyz a eu la chance de pouvoir photographier à sa guise de nombreuses statuettes paléolithiques que l’on considère universellement comme les chefs d’œuvre de la sculpture préhistorique. Elle a choisi de le faire de façon délibérément subjective, émotionnelle, esthétique. C’est de son regard qu’il s’agit, autant que de ces œuvres. De fait, ces Vénus paléolithiques ne peuvent acquérir chair et sentiment que par une représentation déjà charnelle et sensible. Par le jeu des lumières et des ombres, du flou et du net, elle crée des expressions dont chaque Vénus est porteuse, mais qui demeurent invisibles sans le regard qui les sublime.

 

La Brassempouy peut être songeuse ou menaçante, sensuelle ou sévère, offerte ou toute en intériorité. Elle est nécessairement tout cela à la fois, c’est-à-dire pleinement humaine. Ces images de la photographe nous condamnent à ne plus regarder ce visage de 3,65 centimètres comme une sculpture en ivoire de mammouth mais comme une œuvre d’art qui, comme toute œuvre d’art, révèle en chacun de nous quelque chose qui s’y trouvait déjà sous une forme sensible, une apparence mouvante chargée d’émotions diverses et qui nous parle de la vraie vie. Car dans ces images, cette « dame à la capuche » vit, respire, pense, fantasme et nous regarde. Et qu’importent les vingt-cinq-mille années qui nous en séparent : photographiée ainsi, elle nous est familière. En la découvrant en 1894 près d’un village des Landes, Edouard Piette ne pouvait avoir conscience qu’il tenait dans la main ce qui deviendrait sur toute la Terre le visage de la femme préhistorique.

 

La Vénus impudique possède elle aussi une riche intériorité, comme la polichinelle, la Grimaldi et la Sireuil. Sans oublier bien sûr la Lespugue qui, sans conteste, est un chef d’œuvre de la sculpture paléolithique et de la sculpture en général. Elle en qui Picasso voyait « la quintessence des formes féminines », et qui lui inspira d’innombrables dessins, peintures et sculptures, peut être regardée comme une forme parmi d’autres, extraite de l’ivoire par une main habile d’un homme ou d’une femme qui cherchait à reproduire une silhouette admirée selon des canons en vigueur. D’autres y verront une sorte de sort jeté sur la fécondité, ou une figure mythologique annonçant les « déesses mères » ultérieures. Peut-être y a-t-il eu de tout cela dans cette Vénus. Mais comment ne pas voir cette stylisation des formes, ces conventions culturelles qui, comme pour les autres Vénus de la Sibérie à la France et de l’Allemagne à l’Italie, effacent le visages et les bras, harmonisent en les exagérant les fesses, les seins et le ventre, tout en exhibant le sexe féminin comme avec ces schémas de vulve que nos ancêtres ont déployés dans toutes les grottes de la planète. Ce n’est pas sans raison que la Lespugue a inspiré tant de peintres, de sculpteurs, de poètes et de romanciers depuis cet été 1921 où René de Saint-Périer la fit surgir d’un coup de pioche d’une grotte du côté de Saint-Gaudens. Ici encore, en faisant jouer la lumière et la couleur, Claire Artemyz lui donne vie charnelle et sentiments, elle la fait passer et fuir dans l’ombre, danser devant nous, exhiber les détails de ses formes en éclats intrigants.

 

Ses photographies nous apprennent à voir et à ressentir.

Jean-Paul Jouary, philosophe, essayiste et commissaire de l’exposition, confronte les chefs-d’œuvre de l’art moderne et contemporain avec les peintures d’art pariétal les plus spectaculaires.

Le futur antérieur - L'art moderne face à l'art des cavernes

Catalogue de la galerie de l’imaginaire de Lascaux IV

Le point de vue de Claudine Cohen

Quiconque a tenu entre ses mains l’original d’une figurine féminine paléolithique sait quelle émotion peut surgir d’une telle rencontre. Rencontre des mains avec la matière sculptée - avec la douceur lisse de l’ivoire, le poli de la stéatite, les aspérités du calcaire. Rencontre du regard avec les courbes et les angles de ces corps nus - formes opulentes, seins abondants, ventre bombé, vulve profondément marquée, esquisse de jambes et de bras, pieds et mains minuscules. Souvent, la tête est absente ou réduite à une boule lisse, sans traits dessinés, ou bien lacérée d’un motif en grille. Mais il arrive aussi qu’un visage nous regarde : cou gracile et gracieux ovale encadré de cheveux noués en nattes ou serrés en boucles dans un filet. Les traces de pigments, les fractures de l’ivoire, les cassures intentionnelles ou celles qui résultèrent de malencontreux coups de pioches des fouilleurs, inscrivent ces figurines, tout à la fois, dans le temps profond et dans l’histoire.

Quelle intention a présidé à la fabrication et à l’utilisation de ces objets, entre quarante et dix mille ans avant le présent ?

Quelle était la condition des femmes à ces époques ? Femmes exploitées, réduites en esclavage, sempiternellement vouées à la reproduction et à l’attente du mâle conquérant ? Ou bien déesses, matriarches, femmes mûres vénérées pour leur sagesse ?

Ces statuettes jouaient-elles un rôle dans les religions et les rituels des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique ? Etaient-elles liées à un culte de la fécondité, une célébration du sexe ? Etaient-elles plutôt des portraits, des jouets, ou des amulettes destinées à protéger la  grossesse ou l’accouchement ?

Plutôt que de décliner ces hypothèses, Claire Artemyz nous conte l’histoire de sa propre rencontre avec quelques unes de ces figurines. Elle décrit la fugace et émouvante intimité qu’elle a partagée avec elles, le temps d’une séance de photographie dans un musée.  Elle nous dit le sentiment de la beauté qui s’en échappe, les rêves qu’elles font naître.  Dans le poème de Baudelaire auquel se réfère le titre du présent livre (A une passante), les formes de la femme sont comparées à celles d’une statue - ici c’est la statuette qui incarne toute la beauté vivante.  Comme si la pierre ou l’ivoire soudain prenaient vie, comme si la figure statique, hiératique, redevenait femme, et belle, sous le regard qui la contemple.

La photographie, caressant les formes, rend en effet une vie étrange et énigmatique à ces objets. Quatre séries de figurines sont privilégiées ici : la Vénus de Lespugue, la dame à la capuche de Brassempouy, les statuettes de Grimaldi, et celle de Laugerie Basse, la plus  récente et la première découverte, baptisée « Vénus impudique » par ses inventeurs.

Les photographies de Claire Artemyz nous livrent un regard de femme sur ces images de femmes, un regard d’artiste d’aujourd’hui sur ces oeuvres d’art du passé profond.

Elles ajoutent du mystère au mystère, tout un spectre d’ombre et de lumière à ces figurines énigmatiques. Elles nous donnent à découvrir, par-delà la nature minérale de ces objets, par-delà l’abstraction et la stylisation de leurs formes, toute une vie qui jaillit depuis le plus lointain de la préhistoire humaine.

Claudine Cohen

Directeur d’Etudes à l’EHESS, Paris

Le point de vue de Catherine Schwab

Loin derrière les motifs abstraits – les signes – et les figures animales, les représentations humaines sont peu nombreuses dans l’art paléolithique européen (entre – 40 000 et – 10 000 ans environ). En plus d’une soixantaine de figurations sexuelles et d’un demi millier d’empreintes de mains, l’on ne dénombre que 1 500 œuvres, dont 700 pariétales, sur les parois des grottes, et huit cents mobilières, outils décorés ou objets d’art. Ces représentations humaines sont le plus souvent asexuées en Europe occidentale, féminines en Europe centrale et orientale, tandis que les figures masculines restent partout exceptionnelles.

Contrairement aux figures animales, les représentations humaines ne sont ni réalistes ni naturalistes. Il ne semble pas s’agir de portraits fidèles d’êtres humains, mais plutôt de traductions abstraites d’une certaine idée de l’humanité. Ces évocations peuvent être segmentaires, telles que les mains et les sexes, ou partielles, comme les corps et les têtes ; certaines, en revanche, sont tout à fait complètes, entières.

 

C’est à cette troisième catégorie qu’appartiennent les « Vénus » gravettiennes. Ces figures féminines, découvertes dans toute l’Europe, des Pyrénées à la Sibérie, sont attribuées au Gravettien, culture qui s’étend de – 29 000 à – 22 000 ans environ. Les rares pièces bien datées relèvent du Gravettien récent (entre – 25 000 et – 20 000 ans), mais la découverte d’une « Vénus » aurignacienne (– 35 000 ans), dans la grotte de Hohle Fels, en Allemagne, sème le doute… D’abord comparées aux chefs-d’œuvre antiques avec une ironie certaine, les statuettes paléolithiques ne sont plus aujourd’hui tournées en dérision, mais admirées pour leurs qualités techniques et esthétiques.

Nombreuses – une centaine, les « Vénus » sont gravées ou sculptées, en relief ou en ronde-bosse, dans des matières très diverses. Les pierres vont du calcaire blanc (Willendorf, Autriche) à la stéatite brune ou verte (Grimaldi, Italie), en passant par la calcite ambrée (Sireuil, Dordogne). Les matières dures animales ne sont pas en reste : os, bois de renne, ivoire de mammouth… Si les statuettes en ivoire sont fréquentes en Europe centrale ou orientale, régions où l’on trouve la steppe à mammouth, elles sont beaucoup plus rares en Occident. Les statuettes pyrénéennes de Lespugue (Haute-Garonne) ou de Brassempouy (Landes) sont donc particulièrement notables. L’on connaît enfin, à Dolni Vestonice (République tchèque), une statuette modelée dans de l’argile puis cuite dans une structure de combustion : l’invention de la céramique… plus de 15 000 ans avant les débuts de l’agriculture !

La plupart des représentations féminines sont de faibles dimensions, notamment les statuettes. Certaines sont si petites qu’elles font penser à des amulettes, que l’on pourrait porter en pendentif autour du cou. Mais il existe des « Vénus » pariétales qui peuvent atteindre un format monumental, comme les bas-reliefs de l’abri de Laussel ou les gravures de la grotte de Cussac, en Dordogne.

 

Les « Vénus » témoignant d’une grande unité formelle et stylistique. Ce sont généralement des figurations de femmes nues. En effet, les vêtements sont rares : ceintures, pagnes ou bretelles, de même que les éléments de parure : bracelets ou colliers. Cependant, un quadrillage, profondément incisé sur la tête, paraît indiquer assez souvent un bonnet ou une capuche, peut-être une résille de coquillages perforés – on en connaît dans certaines sépultures contemporaines –, à moins qu’il ne s’agisse de la chevelure coiffée, probablement tressée. La « Dame à la Capuche » ou « Dame de Brassempouy » (Landes) en est, bien sûr, l’exemple le plus célèbre.

Debout, les figurations féminines sont conçues pour être vues de face ou, parfois, de profil. De face, bien verticales, les silhouettes s’inscrivent dans des losanges (Grimaldi, Italie). De profil, penchées vers l’avant, parfois avec les jambes repliées, elles s’apparentent à des motifs sinueux, presque à des signes (Tursac, Dordogne).

Les caractères sexuels et maternels, tels que la poitrine, les cuisses, le ventre, les fesses ou la vulve, sont accentués au détriment des bras, des jambes et de la tête qui sont atrophiés voire absents. Certaines statuettes semblent représenter des femmes aux formes généreuses, d’autres figurent clairement des femmes enceintes ou parturientes, c’est-à-dire en train d’accoucher.

Les « Vénus » sont donc souvent considérées comme des représentations de la féminité et de la maternité, de la fécondité et de la prospérité. L’on pense alors à des « femmes-mères », ce qui n’est pas sans évoquer le matriarcat, ou à des « déesses-mères ». Un culte de la procréation, de la reproduction est peut-être indispensable, aux yeux des populations gravettiennes, à la continuité du groupe et à la survie de l’humanité…

Mais l’apparence des « Vénus », très volumineuse et très adipeuse, que nous pouvons même qualifier d’obésité, peut aussi renvoyer à des notions de rareté et de beauté, chez des populations de chasseurs-cueilleurs pour lesquelles la nourriture n’est pas toujours abondante. L’image se fait alors séduisante, voire érotique…Certains peintres des XVII° et XVIII° siècles ne nous contrediraient pas !

 

Dans la culture magdalénienne, qui couvre une grande partie de l’Europe occidentale et centrale entre – 17 000 et – 12 000 ans environ, il existe toujours des figurations certaines de femmes enceintes. Les sculptures en bas-relief monumentales, situées dans un des abris du Roc-aux-Sorciers (Vienne), en sont un exemple pour le domaine de l’art pariétal. Tandis que pour celui de l’art mobilier, l’on peut citer la gravure sur os provenant du site de Laugerie-Basse, en Dordogne, dite de la « Femme au Renne ». Cette association, l’une des plus étranges de l’art paléolithique, superpose une femme enceinte allongée sur le dos à un renne debout, immense, dont on ne voit que les pattes et le ventre…

L’art magdalénien produit également des représentations féminines très animalisées qui, sans la présence de la poitrine, ne seraient pas considérées comme telles : la « Vénus impudique » provenant également du site de de Laugerie-Basse (Dordogne), la femme sculptée dans une dent de cheval, découverte dans la grotte du Mas d’Azil (Ariège) ou les deux femmes gravées sur une côte, provenant de la grotte d’Isturitz (Pyrénées-Atlantiques). Ces dernières donnent l’impression de ramper l’une derrière l’autre, d’où le nom attribué à cette scène : la « Poursuite amoureuse ». De la même manière, la très schématique « Vénus impudique » de Laugerie-Basse ne serait pas qualifiée de féminine, sans sa vulve profondément incisée.

Il faut ajouter, qu’à la fin du Magdalénien, vers – 12 000 ans, de nombreux sites ont livré toute une série de figurations féminines, beaucoup plus sveltes et stylisées, jusqu’à devenir des silhouettes géométriques. On les connaît du Périgord (site de Lalinde) à la Rhénanie (grotte de Gönnersdorf) et on les groupe sous l’appellation « type de Lalinde-Gönnersdorf ». Elles sont généralement figurées de profil, avec la taille fine, que soulignent la poitrine et surtout, le bassin, avec des fesses et des cuisses généreuses. Cette variété des représentations féminines magdaléniennes témoigne, à l’instar des « Vénus » gravettiennes, de la situation particulière et de la signification complexe de l’image de la femme dans l’art paléolithique.

Enfin, une dernière interrogation nous taraude… Qui a sculpté ces femmes ? Se sont-elles représentées elles-mêmes, dans une sorte d’affirmation ? Ont-elles été figurées par des hommes, qui les craignaient, les respectaient, les admiraient ? Ou qui les aimaient ? Le sentiment d’un regard amoureux nous vient si naturellement, si spontanément, lorsque l’on regarde la Dame de Brassempouy… Mais il faut accepter, prudemment, que ces questions demeurent sans réponse.

Il reste l’émotion, qui traverse 15 000 ans, 25 000 ans et nous atteint depuis la profondeur de ces temps. Cette poésie, si lointaine et si proche, que l’on retrouve, justement, dans le regard de Claire Artemyz, et qui nous touche…

Catherine Schwab

Conservateur en chef du patrimoine

Musée d'archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye

Les Vénus

 

Fiche technique

 

Photographies argentiques réalisées sans retouche à partir des objets originaux des collections :

Du Musée de l’Homme (Vénus de Lespugue et Vénus Impudique)

Du Musée d'Aquitaine (Vénus de Laussel)

Du Musée d’archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye pour les autres statuettes

 

Les Vénus paléolithiques sont datées de la période gravettienne, soit environ -25 à 30 000 ans, et ont été pour la plupart découvertes à la fin du XIXè  siècle.

 

 

Tête féminine en ivoire de mammouth,

dite « La dame à la capuche »

Grotte du Pape à Brassempouy (Landes)

Dimensions : 3,6 x 2,0 x 2,2 cm

   

 

Statuette féminine en ivoire de mammouth, dite « La Vénus impudique »

Grotte de Laugerie-Basse (Dordogne)

Dimension : 8 cm

 

 

Statuette féminine en calcite ambrée,

dite « La Vénus de Tursac »

Abri du Facteur à Tursac (Dordogne)

Dimensions : 8,1 x 3,9 x 2,3 cm

      

 

Statuette en stéatite verte,

dite « Le Polichinelle »

Grotte de Grimaldi (Italie, Ligurie)

Dimensions : 6,0 x 1,1 x 1,9 cm

Statuette féminine en stéatite verte

Grotte de Grimaldi (Italie, Ligurie)

Dimensions : 3,8 x 1,3 x 1,1 cm

 

Vénus de Montpazier

Limonite

Découverte dans un chemin de terre en 1970

Dimensions : 5,5 x 1,4 cm

 

 

Statuette féminine en stéatite brune,

dite « La Vénus de Grimaldi »

Grotte de Grimaldi (Italie, Ligurie)

Dimensions : 4,7 x 2,0 x 1,2 cm

 

La Vénus de Lespugue

statuette féminine en ivoire de mammouth

grotte des Rideaux,  Lespugue (Haute-Garonne) 14,7 cm

 

 

Statuette en calcite ambrée,

dite « La Vénus de Sireuil »

Le Goulet de Gazelle à Sireuil (Dordogne)

Dimensions : 9 x 5 x 2,6 cm

 

 

Statuette féminine en stéatite verte,

dite « Le losange »

Grotte de Grimaldi (Italie, Ligurie)

Dimensions : 6,0 x 1,1 x 1,9 cm

 

Statuette féminine en ivoire de mammouth,

dite "Le Torse"

Grotte du Pape à Brassempouy (Landes)

Dimensions 9,4 x 5,2 x 4,8 cm